La dune drosse à la mer

Le parcours ;

Le soleil déclinant

Jette des éclairs

À la face inquiète de l’enfant.

D’un œil amer,

Il regarde alentour,

Cette face noire et mouvante,

Désespérante,

Où l’histoire du monde s’est éparpillée

En de funestes cruautés.

 

S’emmêle son pas ;

Bien que las,

Il le reprend,

Droit devant.

 

Surmontant la dune,

Le pas l’engage vers la lacune ;

L’observent avec méfiance deux grands cygnes,

D’autres s’alignent.

 

À ailes battues

Par la peur accrue,

S’enfuient les poules d’eau

Alarmant d’autres oiseaux,

Puis succède un grand bois ;

L’enfant a froid,

Son corps frisonne

Au souffle humide de l’automne.

 

Le chemin disparaît

Dans d’épaisses futaies

Qu’il faut longer,

Dépasser un fortin,

Pour reprendre plus loin

Le passage dégagé

Bordant un plan d’eau

Assombri par un frêle bouleau ;

D’un essor nonchalant,

S’élève au-dessus du marécage

Et s’éloigne vers le couchant :

Une oie sauvage.

S’étire, dans la chevelure des grands arbres,

Sur le gris vermoulu de sombres marbres,

La solitude du vent,

Et un songe discourant

Dialogue avec le silence oppressant.

 

Satisfaire un besoin ;

Jambes campées,

Les fesses calées

Contre l’écorce rugueuse d’un grand pin,

L’enfant épie les branches

Qui se tendent vers lui,

Veulent enserrer ses hanches

Qui s’y griffent dénudées,

Et s’enfuient,

Le sexe ramassé, gouttant

Sous la culotte mal rajustée,

Comme un certain soir

Par les mains du grand,

Divaguant dans le noir,

Le désir brusqué,

Violenté,

Pillé, abandonné,

Son amour avorté...

 

Sursaute l’enfant,

Quelque chose, prestement,

Disparaît, resurgit

Au-delà d’un taillis,

Bien trop éloignée

Pour être nommée...

 

L’enfant fait fi

De ces ombres fugaces

Que provoque l’imaginaire

Où ingénient,

En de sournoises grimaces :

Des êtres aux formes velléitaires,

Leurs silhouettes disparates

Que, d’un geste et d’un rire, éclatent,

Se reforment,

Par des apparitions soudaines,

Se transforment,

Se déforment,

Épouvantablement vilaines,

Facétie de Korrigan

Suspendue au levant,

Projetée sur les planches

Animées d’un feuillage

Délimitant les vastes pelouses d’un cottage

Aux façades blanches,

Devant des grands prés

Où paissent de robustes chevaux

Parmi les plaintes bêlées

Des agneaux,

L’empressement brusque des brebis,

La curiosité opportune de corbeaux et de pies

À la sortie de l’orée du bois.

 

Il se fait tard,

L’enfant aux abois,

Son visage distordu sur la mare,

En reflet : une verte chapelle

Déverse sur lui

Une ombre en dentelle

Perlée de pluie,

Sautent des grenouilles,

Et des insectes grouillent.

Bruyamment s’échappe un pluvier,

Entraînant d’autres échassiers

Que l’enfant suit et perd des yeux

Dans le ciel devenu très brumeux.

 

Le regard tombe sur un grand feutre,

Ses larges bords

Débordant le col d’hermine

D’une lourde pèlerine

Sur la masse sombre d’un corps

Qu’un deuil, peut-être ?

Fige cet être

Au pied du calvaire

Dominant le cimetière.

 

Se serait enfui un pleutre

D’avoir surpris

Le diable méditant,

Mais l’enfant

Ne croit pas au diable,

À peine la fable,

Observe avec une insolente minutie

Cette présence assoupie,

Se triture, hésite,

Veut y voir le Christ

Sur ce visage semblant triste ;

Calmement alors s’en approche,

Dérape sur la mousse d’une dalle,

Bute contre une roche,

Peste et râle,

Surmonte son mal ;

Décidé, poursuit et s’agenouille

Pour offrir la chaleur de sa main

À la froideur de cette main

Que le désespoir souille,

Déjà la livrerait à la mort

Devançant son heure,

Mais l’heure n’est pas venue

Pour s’emparer de cet inconnu

Mais surprendre l’enfant

À se comporter comme un grand...

 

La brume déchirée,

Rapidement dispersée

Par un souffle lointain venu de la mer,

Des perles lunaires

Empaquettent les visages,

L’enfant égrène leur laborieux tissage

Que ses doigts ne peuvent conserver

Et laissent en aller ;

Violemment se redresse,

Peur soupçonneuse

À la froideur hautaine,

Parce que l’inconnu l’empoigne fermement

D’une force soudaine

Aux mains toutes galeuses,

Étreinte maladroite de tendresse,

Sur les lèvres un pauvre chant

Qui se dépose sur les lèvres de l’enfant,

Surprend son désir

Qui le fait rougir,

L’autre : d’en rire.

 

Leurs mains disjoignent,

L’enfant confus,

Plantant là l’inconnu

Déjà s’éloigne,

Le cœur empli

De ce partage inaccompli

Contenant le regret

De n’avoir pas succombé à l’attrait...

Le sombre calvaire dépassé

D’un pas plus mesuré,

Le chemins dégringole,

À nouveau se gondole ;

Son tracé vulnérable

Dévoré par l’eau et le sable.

 

Soleil se mourant

Et vent en clarté

Meurtrissent les yeux de l’enfant

D’une clameur étranglée,

L’épargnent les vagues qui fondent,

Non sa peine

Qu’il alimente en réminiscence et déveine

Imputées au monde,

Non à lui-même,

Écrasant dilemme...

 

Reprend sa course

Le long de la mer

Le chef coiffé de la Grande ourse ;

C’était hier,

Dans l’absence du jour

Mais l’envie exacerbée d’un amour.

 

Automnale

« à grands traits",  poésies 2016

© 2018 / Thyrse éditeur, all rights reserved)

Une petite croix de faussaire

Se balançait à ton cou,

Cadeau d’un vicaire ;

Elle te fit rire

Et rougir,

Accompagné d’une moue,

Lorsque je la pris

Dans ma main.

 

Ton front se renfrogna

Lorsque je remis

Ce Christ à ta main,

Qui sur Lui,

Se referma.

 

Quel souvenir honteux

Te couve de son feu ?...

Tu as ôté la médaille de ton cou ;

D’un regard triste,

L’a glissée dans ta poche,

Les yeux baissés

Pour ne pas pleurer.

 

Sur nous,

Un silence défaitiste

Que tu brises sans un reproche,

Les yeux levés

Pour m’excuser...

 

à ton cou, se balançait... (extrait)

« à ’écoute du Monde, commence l’exil », poésies 1970

© 2018 / Thyrse éditeur, all rights reserved)

Au détour d’une route,

Le cœur en déroute,

Tu écrasais de ton pas,

La colère qui était en toi

Et giclait avec fracas.

 

Sans trop savoir pourquoi,

Je t’offris de te conduire,

Tu répondis

Que personne

Ne saurait te conduire.

Aujourd'hui encore

Ce mot résonne.

 

De ce dépit,

Nous aurions dû en rester là,

Néanmoins tu montas :

« Tu n’as pas peur ?

— Pourquoi aurais-je peur ? »

 

Rapidement filait la moto,

Tu te portais

Contre mon dos,

Les kilomètres défilaient,

Que jamais ils ne s’arrêtent ;

On s’arrêta ;

Ton sourire remercia,

L’œil aux aguets.

Dans cette nuit hivernale,

La lune au-dessus de la cathédrale,

L’ombre de saint Corentin

Pour recueillir notre amour ;

Sur ta chevelure, le crachin

Pour retarder l’attente du jour.

 

Les rares passants

Jetaient

Un regard louche

Sur ces enfants

Qui s’embrassaient

Sur la bouche.

 

Le vent de noroi,

Cognant la gothique paroi,

N’eut pas raison

De notre déraison ;

 

Tout amourachés,

Nos rires mêlés,

Ce fut une course

Effrénée dans les bois,

Nous n’avions pas peur de l’ours,

Mais de nos désirs

Que menait le prodige ;

Pour les assouvir,

Son audace dictait les lois,

J’en étais l’homme-lige.

 

De cet amour,

Notre secours

Ébloui sur ton front,

De ta jeunesse

Qui s’immolait à ma tendresse,

Dans nos voix, chantant

Un invraisemblable sermon,

Nous couchaient rayonnants

Sur la dune

De notre solitude commune.

Nous pouffions,

Nous nous embrassions,

Nos mystères pillés,

Par nos mains, immolés.

Nos destins

N’étaient pas de vivre ensemble,

Mais simplement de s’aimer ;

De ce volontaire dessein,

La difficulté d’être désassemble

Ceux qui veulent s’aimer.

 

Il en fut ainsi pour nous,

Comme ainsi, prématurée

Fut cette corde sur ton cou,

Pour remplacer

Mes bras absents ;

La mort

Pour crier plus fort.

 

Souvent,

Pour ne pas dire toujours,

Au vent portant,

Dans le chant de la mer,

Dans la lumière du jour,

Ton visage fier

Sèche mes pleurs

Pour un malheureux bonheur,

Cruelle récompense.

 

Au cœur de ces ténèbres

Où se célèbrent

Les délires de notre indigence

Sommes-nous vraiment morts

Ou vivants ?...

 

L'ombre de saint Corentin

« Le jour de la mort », poésies 1982

© 2018 / Thyrse éditeur, all rights reserved)

« Viens !...

Allons viens !...

 

Dieu pour témoin,

Moi, lorsque je suis triste,

Dans ma tête caracole

Un vieil air espagnol ;

Sa musique cabaliste

Anime mon pas de danse

De son étreinte charnelle...

 

L'océan s'en mêle

Et me couvre de sa puissance ;

Celle-ci porte ma nage,

La libère d'un heureux naufrage...

 

Sur la grève,

Le vent m'en relève

Pour me conduire vers le soleil ;

Hors du temps, dans l'infini du ciel,

Sous l'ardeur de leurs caresses

S'y abandonne mon corps ;

Je n'ai plus peur

De l'humaine détresse... »

 

Dieu pour témoin

« Confidences dispersées par le vent », poésies 1970

© 2018 / Thyrse éditeur, all rights reserved)

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